1. Science-fiction: l'histoire de Marc V.

Publié le par Miteny

Nous sommes en 2062. En ce matin de printemps, Marc V., informaticien de renommée internationale, est content, très content. Son projet a enfin abouti. Il a réussi à concevoir un ordinateur aussi puissant que le cerveau humain. Grâce à des outils particulièrement performants, il a également pu créer un environnement virtuel tout à fait extraordinaire pour ses « créatures » : des champs, des forêts, des villes et même des continents, des planètes, des galaxies.  Ses « robots » n’ont pas de corps : ils se baladent dans un monde virtuel. Ils n’en ont pas moins une localisation physique bien réelle. 

 

Mais Marc est atteint d’une maladie incurable. De plus, il préfère vivre dans le monde virtuel qu’il a fabriqué et lui-même peuplé de « personnes » (c’est ainsi qu’il nomme les « consciences » qu’il a fait naître) aux caractères tout à fait charmants. Ce sera pour lui le début d’une vie parfaite qui n’aura en théorie pas de fin. Mais comment faire ? 

Heureusement il compte parmi ses amis nombre d’éminents biologistes qui ont parfaitement compris le fonctionnement du cerveau (c’est d’ailleurs en grande partie grâce à leurs travaux qu’il a pu reproduire informatiquement la conscience). Ces derniers lui indiquent comment transférer sa mémoire de son cerveau à un disque dur, comment relier son cerveau non plus à ses yeux, ses oreilles, son nez, ses jambes, ses bras mais à celui du corps virtuel de l’ordinateur qui est censé l’abriter, abriter sa conscience. Il ne pourra voir, entendre, sentir que dans le monde virtuel.  

 

Avec, malgré tout, une petite appréhension, Marc s’exécute. Bientôt son corps n’est plus qu’un légume (il l’était déjà avant) relié à une machine. L’établissement d’outils supplémentaires lui permet de discuter avec les gens du monde réel, même s’il peut retourner aussi souvent qu’il le veut dans le monde virtuel. 

Un problème se pose cependant. Son corps, son cerveau ne lui servent plus à rien. Il veut sans débarrasser. Il porte une absolue confiance envers le système informatique qu’il a mis en place (protégé par un blocos à l’abri des pannes de courant) alors qu’il se méfie énormément de la viabilité de son enveloppe charnelle. 

De toute façon, maintenant, il ne ressent plus son vrai corps. Le problème est qu’il a toujours besoin de son cerveau. Son « moi », sa conscience, y sont toujours localisés. La mémoire se trouve dans l’ordinateur, mais l’esprit conscient qui décide de sélectionner telle ou telle information est toujours produit par cet amas organique qu’il hait tant et qui, en grande partie, ne lui sert plus à rien. 

 

Il ne peut pas lancer une procédure « conscience de soi » dans l’ordinateur. Cela formerait un « autre », pas lui. Cependant, ses amis biologistes arrivent, avec son aide, à désactiver petit à petit de plus en plus de neurones organiques pour les remplacer par des circuits informatiques, des logiciels. 

Au bout d’un mois, il ne reste dans la tête du vrai corps de Marc V. que 2 ou 3 petits neurones, maintenus en état de fonctionnement artificiellement. Tout le reste a été jeté. L’homme (qui est désormais plutôt une machine) veut s’en débarrasser. Ses amis, après quelques réticences, finissent par accepter. 

Quelques temps plus tard, sous un soleil étouffant, quelques personnes en ordre dispersé suivent un corbillard. Ils ne sont pas nombreux à assister à l’enterrement du grand scientifique qui, bien que très intelligent, n’avait que peu d’amis, et pas de famille.

Marc V. a été déclaré mort peu après sa décision d’intégrer son monde virtuel. Il existe bien un programme du nom de « Marc V. » qui peut communiquer avec les êtres humains. Mais tous ceux qui l’ont « rencontré » sont d’avis que cette chose n’a pas conscience de soi. Ce n’est qu’une sorte de simulation, qui n’a pas la moindre idée de ce qu’est exister et qui surtout ne ressemble pas du tout à ce qu’était le Marc V d’avant.

Ses collègues diront par la suite qu’ils ont perdu leur copain le jour où ils ont détruit les 2 neurones qui lui restaient. Etrange. Comment quelque chose d’aussi essentiel a-t-il pu être localisé sur une structure aussi rudimentaire, qui, en soi, n’est rien ?

 

 

 

Publié dans L'histoire de Marc V.

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Loïc Talmon 05/08/2005 02:34

Je pense que tu devrais surtout t'informer beaucoup plus avant sur le fonctionnalisme. Car pour ce courant (et d'ailleurs également pour les neurobiologistes) la conscience n'a justement rien de "localisée". Il n'existe pas de centre cérébral qui pourrait être étiqueté "PDG" et prendrait les grandes décisions qui s'imposent. Non, le 'moi' se déploie de manière non localisée dans l'espace neuronal du cerveau. Aussi ton histoire de science-fiction me semble manquer sa cible ; dans la perspective fonctionnaliste, c'est précisément parce que la conscience est non localisée qu'elle peut être reproduite ou téléchargée sur différents supports. Pour le fonctionnaliste, un état mental, c'est avant tout une configuration neurale particulière. Ce qui compte, c'est cette configuration, pas le support sur lequel elle est réalisée. Par conséquent, ton histoire me paraît tout à fait crédible. Sauf la fin : Marc V a bel et bien basculé dans le monde virtuel. Désormais sa conscience tourne sur une plateforme informatique, alors qu'elle tournait auparavant sur une plateforme biologique. C'est tout.