Démonstration scientifique?

Publié le par Miteny

De nos jours, pour paraître vraiment rationnel et moderne, il faut revendiquer l’athéisme. Il faut être sûr que l’espèce humaine est l’aboutissement heureux d’une évolution fortuite et rire doucement des pauvres naïfs qui croient encore en Dieu et qui sont, c’est évident, des personnes superstitieuses et trop fragiles qui ne supporteraient pas que le monde et leur vie n’aient pas de sens, que la mort soit une fin définitive ou que tout simplement ils ne puissent plus revoir un proche ayant été envoyé trop rapidement ad patres. De plus, pour beaucoup de gens, il est inimaginable qu’un dieu puisse obliger ses créatures à vivre dans un monde aussi injuste et cruel.

Selon les athées, la matière est origine non seulement de tout ce qui existe mais aussi de tout ce qui vit. C’est l’hypothèse de base, irréfutable. A l’instar de Démocrite, ils pensent que "tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité."

L’univers est apparu au moment du big-bang. Au début il était infiniment petit : ce n’était presque rien, peut-être juste une information. Puis il s’est mis à grandir très vite (période dite de l’inflation). Par la suite son expansion s’est ralentie, les galaxies et les étoiles sont apparues. Les étoiles les plus massives se sont rapidement effondrées sur elles-mêmes en formant des éléments plus lourds que l’hydrogène et l’hélium primordiales (à savoir carbone, oxygène, fer, or…). Plusieurs milliards d’années après le big-bang, quelque part dans la Voie Lactée, un nuage de poussière interstellaire enrichi par le travail des étoiles précédentes a donné naissance à notre système solaire. Par un heureux hasard, une planète tellurique (la Terre) s’est trouvée à une distance idéale de son soleil. Sur son sol a pu alors apparaître la vie. Cette vie a évolué lentement, pendant des centaines de millions d’années, jusqu’à l’homme (en passant par l’australopithèque, l’homo habilis, l’homo erectus…).

Voilà, tout s’explique clairement (même si, ici, je n’ai pas exposé dans le détail toutes les étapes[1]). Certes, certains doutes peuvent de temps à autre surgir : par exemple, la très grande sophistication du corps humain pose question. Surtout son cerveau. Il pourrait paraître idiot de penser qu’il n’a pas été créé, qu’une intelligence extérieure n’est pas à l’origine de cette machine formidablement bien conçue.

 

 

Mais en fait, il me faut bien comprendre qu’il est l’aboutissement de centaines de millions d’années de sélection naturelle. L’évolution pourrait être comparé à un gigantesque algorithme génétique : sélection, reproduction, apparition de nouvelles « fonctionnalités » par mutation etc. Ces sortes de programmes informatiques fonctionnent très bien et pourraient presque convaincre n’importe quel créationniste de l’erreur dans lequel il se trouve enlisé.

 

C’est donc ainsi que la nature, par tâtonnements successifs, a réussi à « mettre au point » le cerveau humain, si développé qu’il est capable de se penser lui-même. Si puissant qu’il essaie de comprendre son propre fonctionnement. Si « intelligent » qu’il crée la conscience de soi, étrange processus chimique et électrique qui me fait me penser moi-même.

Sur Terre, il y a en ce moment plus de 6 milliards de têtes qui produisent de la conscience, de la réflexion, du rêve, des émotions. Certains sont en train de dormir, d’autres pensent intensément ou prennent simplement du bon temps… Mais tous sont comme moi des êtres sensibles dotés a priori des mêmes facultés. Tous ont dans la boîte crânienne une sorte de machine formidablement efficace : le cerveau.

Mes nouveaux amis les scientifiques n’ont pas encore totalement résolu le mystère de son fonctionnement mais ils ont une certitude : cet « organe » fonctionne de la même façon chez tout le monde, grâce aux mêmes réactions physiologiques. Le cerveau est une sorte d’ordinateur très performant au sens où ce sont, comme pour les machines, des mouvements de matière et d’énergie qui lui permettent de « penser ». Beaucoup sont d’ailleurs convaincus qu’il sera bientôt possible de fabriquer des logiciels informatiques doués de conscience : leur puissance de calcul sera telle qu’ils pourront déduire autant de choses (et même beaucoup plus) que nous. Ils seront très malins. Ils pourront dire qu’ils existent, comment, pourquoi…

Mais en auront-ils vraiment conscience ? Si oui, cela signifie que j’aurai très bien pu être dans « la peau » d’un robot, d’une machine. C’est tout de même surprenant. Pourquoi suis-je dans la peau d’un être humain ? Je peux très bien m’imaginer être quelque chose ou quelqu’un d’autre. Pourquoi ma conscience n’est elle pas « attachée » à une IA infiniment savante ? Je ne comprends pas. Le hasard de ma naissance me paraît bien étrange (d’autant plus étrange, qu’en général, les scientifiques n’aiment pas les coïncidences[2]).

 

 

 

 

Car enfin, la matière est une substance inerte qui n’obéit qu’aux lois de la physique (et de la logique, puisque la physique est logique. Il serait totalement non scientifique de penser le contraire) : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi, si nous prenons au hasard 2 ordinateurs naturels, 2 cerveaux (le mien et celui d’un voisin par exemple), les mêmes processus devraient aboutir aux mêmes résultats. C’est d’ailleurs effectivement ce que l’on constate, à une nuance près : pourquoi est-ce que je ne ressens que le fonctionnement de mon cerveau, de l’ordinateur qui est dans MA tête ?

 

Ce dernier doit avoir une particularité que les autres cerveaux (qui sont faits comme le mien, c’est sûr et universellement admis) n’ont pas. La question paraît saugrenue. Mais, en toute objectivité, si je ne suis sensible qu’aux opérations électrochimiques de mon cerveau, n’est ce pas l’expression d’une différence, d’une originalité ?

En d’autres termes, j’éprouve quelques difficultés à comprendre pourquoi je (en tant que conscience de moi) suis dans cette peau là. Comme tous les êtres humains, je suis capable d’une certaine transcendance. Celle-ci me permet de me considérer avec une certaine objectivité, de me comparer aux autres, de constater que je ne suis qu’un parmi des milliards, de comprendre ma finitude, bref en quelque sorte, de « sortir » de moi. Je suis capable de comprendre que j’aurais très bien pu être quelqu’un d’autre, n’importe qui.

Cette conscience de moi, ce regard que j’essaie de porter sur mes banales particularités se demande : qu’ai-je à voir avec ce corps là ? Je pourrais très bien ressentir les émotions et les douleurs de celui-là ou de celle-là. Pourquoi ne suis-je pas né en Afrique ? Pourquoi ne suis-je pas issu d’une famille plus aisée (ou moins aisée) ?

Pourquoi ? La matière est censée être un simple mécanisme qui ne fait aucune différence entre ses atomes, ses ondes, ses transferts d’énergie : un proton reste un proton qu’il soit ici ou ailleurs, dans ma tête ou dans celle de ce pauvre enfant qui meurt de faim à la télé et dont la souffrance n’est pas moins intense que celle que je pourrai ressentir dans sa situation.

Comment expliquer à quelqu’un qui est dans la peine que sa détresse est purement chimique et qu’à la limite il suffirait de quelques bons inhibiteurs pour qu’il ne ressente plus rien, que l’origine de son malheur n’ait plus d’importance. Quelle valeur aurait la vie dans ces conditions ?

 


 

Avec les hypothèses scientistes (pourtant souvent admises), je ne peux m’empêcher de penser que je débouche sur une contradiction. J’arrive peut-être à expliquer le monde mais je n’arrive pas à expliquer ma propre conscience. Or c’est bien ce que j’ai de plus précieux. Que pourrais-je faire sans elle ? Comment pourrais-je apprécier la beauté d’un paysage, d’une femme ou d’une œuvre d’art ? Comment pourrais-je me réjouir de la formidable magnificence de l’univers (alors que je n’ai jamais quitté le plancher des vaches) sans ma capacité à imaginer l’infini ?

 

Peut-être devrais je renoncer au point de vue scientiste et purement matérialiste, atomiste. Car il existe une autre façon de voir les choses qui paraît plus rationnel : celle de Descartes. Ce philosophe du 17ième siècle a adopté une méthode de travail pour le moins rigoureuse : douter de toute information parvenant à sa conscience, à commencer par celles fournies par ses sens. Pourquoi ne pas le faire ? Il a en effet tout à fait le droit de se poser la question : puis-je avoir confiance dans les informations soumises à ma bonne foi ?[3] La critique des données, un point essentiel pour n’importe quel domaine d’étude.

 

Ainsi fait-il l’hypothèse que le monde actuel est entièrement fictif, manipulé par des démons qui me trompent sur la vraie réalité du monde sensible. Peut-être que les autres ne sont que des pantins qui bougent seulement quand je les regarde. Peut-être que tout ceci n’est qu’un rêve, un théâtre.

Cette hypothèse peut paraître plus proche du délire paranoïaque que de la démarche scientifique, et pourtant… Rien ne peut prouver le contraire. Qui oserait prétendre qu’il est sûr de ne pas être la marionnette d’un grand jeu du genre Matrix ?

Pour vous montrer que le raisonnement emprunté à Descartes n’est pas idiot, voici un article intéressant pêché sur Internet (site futura-sciences.com news 5132 du 28/12/2004) :

 

« De deux choses l'une, nous explique le philosophe Nick Bostrom : soit l'humanité est très proche de son extinction, soit vous et moi sommes ("presque certainement") les produits d'une simulation informatique, des personnages de Matrix en quelque sorte, et par définition incapables de savoir si c'est ou non le cas.

Le raisonnement est simple : l'humanité que nous connaissons (si elle ne disparaît pas) parviendra dans relativement peu de temps à produire des ordinateurs et des logiciels capables de simuler l'intelligence et la conscience humaines. Une fois disponibles :

1/ il est plus que probable que quelqu'un décidera de s'en servir.

2/ dans la mesure où ces moyens deviendront de plus en plus faciles à dupliquer, il y aura très vite beaucoup plus d'êtres simulés que d'êtres réels.

Ergo, la probabilité que nous soyons des simulations est très élevée.

Cet argument est représentatif d'un ensemble de "théories de la simulation", portées - sérieusement ou à titre de jeu intellectuel - par quelques dizaines de physiciens (qui étudient notamment l'hypothèse de l'existence de plusieurs "univers parallèles" régis par des lois légèrement différentes), de mathématiciens, de philosophes. »

 

Le raisonnement est à la fois simple et pertinent : nous n’avons pas les moyens de savoir si oui ou non nous faisons partie d’une simulation. On sait déjà que l’information apportée par nos sens peut être reproduit par ordinateur. A quand les mondes entièrement virtuels dans lesquels nous serions plongés 16 heures sur 24 (en attendant 24/24) ?

Finalement, quelques scientifiques ont réussi à monter sur la première marche du raisonnement cartésien. Peut-être arriveront-ils à monter sur la deuxième ? (mais celle-ci est plus haute, son escalade plus ardue).

Ces gens là arrivent sans difficulté à imaginer que la réalité dans laquelle nous baignons soit en fait virtuelle. Quelqu’un nous manipulerait. Qui ?

Une civilisation plus avancée technologiquement sans doute (la probabilité que les civilisations infiniment plus avancées que la nôtre existent est très forte[4] ; et il est quasiment certain que leurs systèmes informatiques sont bien plus performants que les nôtres).

Remarquons que nous ne sortons pas de l’hypothèse scientiste puisque la question de la conscience de soi n’est absolument pas abordée. Il est même dit (avec une assurance à la limite de l’arrogance) que les ordinateurs parviendront dans « relativement peu de temps » à simuler la conscience humaine.

Mais que nous apprend la philosophie cartésienne ? Qu’il faut se méfier des certitudes. Dans sa tentative de doute absolu, universel, Descartes nous montre qu’il est possible (et conseillé) d’avoir un jugement très critique à propos des affirmations qu’on nous présente trop souvent comme des vérités inaliénables.

Mais il nous montre également qu’il est impossible de douter de … son doute : pour douter, j’ai besoin de pouvoir penser. Cette conclusion rejoint l’interrogation que j’avais plus ou moins introduite précédemment. Il faut sérieusement douter de l’affirmation selon laquelle notre conscience proviendrait uniquement d’obscurs mouvements de matière. Ce doute est possible (plusieurs alternatives sont imaginables), et même légitime. Par contre, douter du fait que l’on doute est impossible (cette assertion est presque une Lapalissade).

Toutes les doctrines, les croyances qui sont élaborées sur Terre le sont par des esprits humains, des consciences qui oublient qu’ils ont justement une conscience. Doutons de tout. Je pourrai toujours douter de n’importe quel résultat physique, de n’importe quel hypothèse scientifique, de n’importe quelle sincérité, mais jamais je ne pourrai douter du fait que… je doute.

 

"Le doute n'est pas au-dessous du savoir, mais au-dessus." écrivait Alain.

 

On peut même aller un petit peu plus loin et dire que c’est plus exactement la pensée que l’on devrait considérer comme inaliénable. Le doute en pleine action, c’est de la conscience de soi, de la pensée. Douter de l’existence du monde sensible ou se demander « pourquoi je suis moi ? », c’est prendre conscience que l’on est avant tout une conscience. Cette conscience, que l’on appelle aussi l’esprit, ne peut pas être un produit de la matière, un produit d’une simulation informatique ou d’une quelconque autre stimulation électrique. Elle est « cause de soi », comme dirait les philosophes.

J’aimerais réussir à démontrer de manière scientifique (un peu comme on démontre que le soleil doit son énergie à la fusion régulière d’atomes d’hydrogène) que l’esprit n’est pas un principe second, un principe « produit » mais LE principe premier c'est-à-dire ce dont il appartient à la nature d’exister.

Il ne serait pas possible de le considérer comme n’existant pas.

 

 

 

 

 

Quelle est l’origine de cette capacité de transcendance, de regard sur soi ? D’où vient l’esprit ? Je suis très largement insuffisant pour prétendre être ma propre cause. Il est déjà très évident que le monde extérieur a une cause totalement étrangère à ma conscience. Que nous vivions à l’intérieur d’une simulation informatique ou pas, notre existence pose question et nous devons chercher la réponse.



[1] Voir articles précédents.

[2] Plusieurs coïncidences dans l’univers (notamment à propos des valeurs des grandes constantes de la physique) sont encore inexpliquées par les scientifiques. Mais selon moi, ces coïncidences sont ridicules à côté de celle concernant le hasard de mon existence.

[3] Lire Le discours de la méthode par René Descartes.

[4] Voir encore une fois les articles précédents.

Publié dans Métaphysique.

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Aldebran 09/08/2006 09:52

Cet article est très intéressant mais je n'y adhère pas car il faut savoir que des recherches scientifiques ont permis de montrer que la conscience de soi n'est qu'un produit du cerveau et que l'ingestion de certaines drogues ou la pratique de certaines méthodes de méditation permettait au cerveau de ne plus parvenir à se distinguer de son environnement (ce qui est quasiment inconcevable au niveau de l'immagination humaine). Par ailleurs, par l'implantation d'une puce dans le cerveau, un homme arrive à contrôler un ordinateur par la pensée (ça peut paraitre impressionant mais ça n'en est encore qu'à l'état de prototype), en effet, l'ordinateur est relié au cerveau (à quelque chose de matériel) et cette chose matérielle correspond à la pensée puisque l'ordinateur arrive à capter la pensée pour agir en conséquence (je précise que ce contrôle par la pensée et pour l'instant limité au contrôle de la souris).

Bien sûr, il est possible que nous soyons dans une simulation informatique, mais Descartes par son solipsisme parvenait à justifier l'ensemble des connaissances de son univers. Si l'univers n'existe alors que dans notre esprit, il est régit par des lois que l'on constate même si elles ne sont pas forcément réelles.