De nos jours, pour paraître vraiment rationnel et moderne, il faut revendiquer lathéisme. Il faut être sûr que lespèce humaine est laboutissement heureux dune évolution fortuite et rire doucement des pauvres naïfs qui croient encore en Dieu et qui sont, cest évident, des personnes superstitieuses et trop fragiles qui ne supporteraient pas que le monde et leur vie naient pas de sens, que la mort soit une fin définitive ou que tout simplement ils ne puissent plus revoir un proche ayant été envoyé trop rapidement ad patres. De plus, pour beaucoup de gens, il est inimaginable quun dieu puisse obliger ses créatures à vivre dans un monde aussi injuste et cruel.
Selon les athées, la matière est origine non seulement de tout ce qui existe mais aussi de tout ce qui vit. Cest lhypothèse de base, irréfutable. A linstar de Démocrite, ils pensent que "tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité."
Lunivers est apparu au moment du big-bang. Au début il était infiniment petit : ce nétait presque rien, peut-être juste une information. Puis il sest mis à grandir très vite (période dite de linflation). Par la suite son expansion sest ralentie, les galaxies et les étoiles sont apparues. Les étoiles les plus massives se sont rapidement effondrées sur elles-mêmes en formant des éléments plus lourds que lhydrogène et lhélium primordiales (à savoir carbone, oxygène, fer, or
). Plusieurs milliards dannées après le big-bang, quelque part dans la Voie Lactée, un nuage de poussière interstellaire enrichi par le travail des étoiles précédentes a donné naissance à notre système solaire. Par un heureux hasard, une planète tellurique (la Terre) sest trouvée à une distance idéale de son soleil. Sur son sol a pu alors apparaître la vie. Cette vie a évolué lentement, pendant des centaines de millions dannées, jusquà lhomme (en passant par laustralopithèque, lhomo habilis, lhomo erectus
).
Voilà, tout sexplique clairement (même si, ici, je nai pas exposé dans le détail toutes les étapes). Certes, certains doutes peuvent de temps à autre surgir : par exemple, la très grande sophistication du corps humain pose question. Surtout son cerveau. Il pourrait paraître idiot de penser quil na pas été créé, quune intelligence extérieure nest pas à lorigine de cette machine formidablement bien conçue.
Mais en fait, il me faut bien comprendre quil est laboutissement de centaines de millions dannées de sélection naturelle. Lévolution pourrait être comparé à un gigantesque algorithme génétique : sélection, reproduction, apparition de nouvelles « fonctionnalités » par mutation etc. Ces sortes de programmes informatiques fonctionnent très bien et pourraient presque convaincre nimporte quel créationniste de lerreur dans lequel il se trouve enlisé.
Cest donc ainsi que la nature, par tâtonnements successifs, a réussi à « mettre au point » le cerveau humain, si développé quil est capable de se penser lui-même. Si puissant quil essaie de comprendre son propre fonctionnement. Si « intelligent » quil crée la conscience de soi, étrange processus chimique et électrique qui me fait me penser moi-même.
Sur Terre, il y a en ce moment plus de 6 milliards de têtes qui produisent de la conscience, de la réflexion, du rêve, des émotions. Certains sont en train de dormir, dautres pensent intensément ou prennent simplement du bon temps
Mais tous sont comme moi des êtres sensibles dotés a priori des mêmes facultés. Tous ont dans la boîte crânienne une sorte de machine formidablement efficace : le cerveau.
Mes nouveaux amis les scientifiques nont pas encore totalement résolu le mystère de son fonctionnement mais ils ont une certitude : cet « organe » fonctionne de la même façon chez tout le monde, grâce aux mêmes réactions physiologiques. Le cerveau est une sorte dordinateur très performant au sens où ce sont, comme pour les machines, des mouvements de matière et dénergie qui lui permettent de « penser ». Beaucoup sont dailleurs convaincus quil sera bientôt possible de fabriquer des logiciels informatiques doués de conscience : leur puissance de calcul sera telle quils pourront déduire autant de choses (et même beaucoup plus) que nous. Ils seront très malins. Ils pourront dire quils existent, comment, pourquoi
Mais en auront-ils vraiment conscience ? Si oui, cela signifie que jaurai très bien pu être dans « la peau » dun robot, dune machine. Cest tout de même surprenant. Pourquoi suis-je dans la peau dun être humain ? Je peux très bien mimaginer être quelque chose ou quelquun dautre. Pourquoi ma conscience nest elle pas « attachée » à une IA infiniment savante ? Je ne comprends pas. Le hasard de ma naissance me paraît bien étrange (dautant plus étrange, quen général, les scientifiques naiment pas les coïncidences).
Car enfin, la matière est une substance inerte qui nobéit quaux lois de la physique (et de la logique, puisque la physique est logique. Il serait totalement non scientifique de penser le contraire) : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi, si nous prenons au hasard 2 ordinateurs naturels, 2 cerveaux (le mien et celui dun voisin par exemple), les mêmes processus devraient aboutir aux mêmes résultats. Cest dailleurs effectivement ce que lon constate, à une nuance près : pourquoi est-ce que je ne ressens que le fonctionnement de mon cerveau, de lordinateur qui est dans MA tête ?
Ce dernier doit avoir une particularité que les autres cerveaux (qui sont faits comme le mien, cest sûr et universellement admis) nont pas. La question paraît saugrenue. Mais, en toute objectivité, si je ne suis sensible quaux opérations électrochimiques de mon cerveau, nest ce pas lexpression dune différence, dune originalité ?
En dautres termes, jéprouve quelques difficultés à comprendre pourquoi je (en tant que conscience de moi) suis dans cette peau là. Comme tous les êtres humains, je suis capable dune certaine transcendance. Celle-ci me permet de me considérer avec une certaine objectivité, de me comparer aux autres, de constater que je ne suis quun parmi des milliards, de comprendre ma finitude, bref en quelque sorte, de « sortir » de moi. Je suis capable de comprendre que jaurais très bien pu être quelquun dautre, nimporte qui.
Cette conscience de moi, ce regard que jessaie de porter sur mes banales particularités se demande : quai-je à voir avec ce corps là ? Je pourrais très bien ressentir les émotions et les douleurs de celui-là ou de celle-là. Pourquoi ne suis-je pas né en Afrique ? Pourquoi ne suis-je pas issu dune famille plus aisée (ou moins aisée) ?
Pourquoi ? La matière est censée être un simple mécanisme qui ne fait aucune différence entre ses atomes, ses ondes, ses transferts dénergie : un proton reste un proton quil soit ici ou ailleurs, dans ma tête ou dans celle de ce pauvre enfant qui meurt de faim à la télé et dont la souffrance nest pas moins intense que celle que je pourrai ressentir dans sa situation.
Comment expliquer à quelquun qui est dans la peine que sa détresse est purement chimique et quà la limite il suffirait de quelques bons inhibiteurs pour quil ne ressente plus rien, que lorigine de son malheur nait plus dimportance. Quelle valeur aurait la vie dans ces conditions ?
Avec les hypothèses scientistes (pourtant souvent admises), je ne peux mempêcher de penser que je débouche sur une contradiction. Jarrive peut-être à expliquer le monde mais je narrive pas à expliquer ma propre conscience. Or cest bien ce que jai de plus précieux. Que pourrais-je faire sans elle ? Comment pourrais-je apprécier la beauté dun paysage, dune femme ou dune uvre dart ? Comment pourrais-je me réjouir de la formidable magnificence de lunivers (alors que je nai jamais quitté le plancher des vaches) sans ma capacité à imaginer linfini ?
Peut-être devrais je renoncer au point de vue scientiste et purement matérialiste, atomiste. Car il existe une autre façon de voir les choses qui paraît plus rationnel : celle de Descartes. Ce philosophe du 17ième siècle a adopté une méthode de travail pour le moins rigoureuse : douter de toute information parvenant à sa conscience, à commencer par celles fournies par ses sens. Pourquoi ne pas le faire ? Il a en effet tout à fait le droit de se poser la question : puis-je avoir confiance dans les informations soumises à ma bonne foi ? La critique des données, un point essentiel pour nimporte quel domaine détude.
Ainsi fait-il lhypothèse que le monde actuel est entièrement fictif, manipulé par des démons qui me trompent sur la vraie réalité du monde sensible. Peut-être que les autres ne sont que des pantins qui bougent seulement quand je les regarde. Peut-être que tout ceci nest quun rêve, un théâtre.
Cette hypothèse peut paraître plus proche du délire paranoïaque que de la démarche scientifique, et pourtant
Rien ne peut prouver le contraire. Qui oserait prétendre quil est sûr de ne pas être la marionnette dun grand jeu du genre Matrix ?
Pour vous montrer que le raisonnement emprunté à Descartes nest pas idiot, voici un article intéressant pêché sur Internet (site futura-sciences.com news 5132 du 28/12/2004) :
« De deux choses l'une, nous explique le philosophe Nick Bostrom : soit l'humanité est très proche de son extinction, soit vous et moi sommes ("presque certainement") les produits d'une simulation informatique, des personnages de Matrix en quelque sorte, et par définition incapables de savoir si c'est ou non le cas.
Le raisonnement est simple : l'humanité que nous connaissons (si elle ne disparaît pas) parviendra dans relativement peu de temps à produire des ordinateurs et des logiciels capables de simuler l'intelligence et la conscience humaines. Une fois disponibles :
1/ il est plus que probable que quelqu'un décidera de s'en servir.
2/ dans la mesure où ces moyens deviendront de plus en plus faciles à dupliquer, il y aura très vite beaucoup plus d'êtres simulés que d'êtres réels.
Ergo, la probabilité que nous soyons des simulations est très élevée.
Cet argument est représentatif d'un ensemble de "théories de la simulation", portées - sérieusement ou à titre de jeu intellectuel - par quelques dizaines de physiciens (qui étudient notamment l'hypothèse de l'existence de plusieurs "univers parallèles" régis par des lois légèrement différentes), de mathématiciens, de philosophes. »
Le raisonnement est à la fois simple et pertinent : nous navons pas les moyens de savoir si oui ou non nous faisons partie dune simulation. On sait déjà que linformation apportée par nos sens peut être reproduit par ordinateur. A quand les mondes entièrement virtuels dans lesquels nous serions plongés 16 heures sur 24 (en attendant 24/24) ?
Finalement, quelques scientifiques ont réussi à monter sur la première marche du raisonnement cartésien. Peut-être arriveront-ils à monter sur la deuxième ? (mais celle-ci est plus haute, son escalade plus ardue).
Ces gens là arrivent sans difficulté à imaginer que la réalité dans laquelle nous baignons soit en fait virtuelle. Quelquun nous manipulerait. Qui ?
Une civilisation plus avancée technologiquement sans doute (la probabilité que les civilisations infiniment plus avancées que la nôtre existent est très forte ; et il est quasiment certain que leurs systèmes informatiques sont bien plus performants que les nôtres).
Remarquons que nous ne sortons pas de lhypothèse scientiste puisque la question de la conscience de soi nest absolument pas abordée. Il est même dit (avec une assurance à la limite de larrogance) que les ordinateurs parviendront dans « relativement peu de temps » à simuler la conscience humaine.
Mais que nous apprend la philosophie cartésienne ? Quil faut se méfier des certitudes. Dans sa tentative de doute absolu, universel, Descartes nous montre quil est possible (et conseillé) davoir un jugement très critique à propos des affirmations quon nous présente trop souvent comme des vérités inaliénables.
Mais il nous montre également quil est impossible de douter de
son doute : pour douter, jai besoin de pouvoir penser. Cette conclusion rejoint linterrogation que javais plus ou moins introduite précédemment. Il faut sérieusement douter de laffirmation selon laquelle notre conscience proviendrait uniquement dobscurs mouvements de matière. Ce doute est possible (plusieurs alternatives sont imaginables), et même légitime. Par contre, douter du fait que lon doute est impossible (cette assertion est presque une Lapalissade).
Toutes les doctrines, les croyances qui sont élaborées sur Terre le sont par des esprits humains, des consciences qui oublient quils ont justement une conscience. Doutons de tout. Je pourrai toujours douter de nimporte quel résultat physique, de nimporte quel hypothèse scientifique, de nimporte quelle sincérité, mais jamais je ne pourrai douter du fait que
je doute.
"Le doute n'est pas au-dessous du savoir, mais au-dessus." écrivait Alain.
On peut même aller un petit peu plus loin et dire que cest plus exactement la pensée que lon devrait considérer comme inaliénable. Le doute en pleine action, cest de la conscience de soi, de la pensée. Douter de lexistence du monde sensible ou se demander « pourquoi je suis moi ? », cest prendre conscience que lon est avant tout une conscience. Cette conscience, que lon appelle aussi lesprit, ne peut pas être un produit de la matière, un produit dune simulation informatique ou dune quelconque autre stimulation électrique. Elle est « cause de soi », comme dirait les philosophes.
Jaimerais réussir à démontrer de manière scientifique (un peu comme on démontre que le soleil doit son énergie à la fusion régulière datomes dhydrogène) que lesprit nest pas un principe second, un principe « produit » mais LE principe premier c'est-à-dire ce dont il appartient à la nature dexister.
Il ne serait pas possible de le considérer comme nexistant pas.
Quelle est lorigine de cette capacité de transcendance, de regard sur soi ? Doù vient lesprit ? Je suis très largement insuffisant pour prétendre être ma propre cause. Il est déjà très évident que le monde extérieur a une cause totalement étrangère à ma conscience. Que nous vivions à lintérieur dune simulation informatique ou pas, notre existence pose question et nous devons chercher la réponse.
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